Quel travail, demain ?

Nous vivons une véritable révolution qui change notre façon de travailler. Notre modèle social doit s’y adapter. Place à l’individualisme !

Voici un article tiré de « La Tribune.Be », écrit par Solange Berger

Quel avenir pour le travail à l’heure de la révolution individualiste ? C’est la question que pose Denis Pennel dans son ouvrage « Travailler pour soi » (1). C’est une première pour ce directeur général de la Ciett, la fédération mondiale des services privés pour l’emploi. « Je cherchais un livre qui dressait un portrait des différentes évolutions du monde du travail. Mais je n’en ai pas trouvé. Je me suis dit que c’était peut-être à moi de l’écrire », raconte cet ancien responsable de Manpower. « Assez vite, un fil rouge est apparu : la volonté d’individualisme des travailleurs. Celle-ci induit une véritable révolution qui change complètement notre façon de travailler. Le futur du travail est déjà là, mais on ne le voit pas à cause de la crise. Certes, on observe des petites choses à gauche et à droite, mais sans avoir une vision d’ensemble. C’est ce tableau global que j’ai essayé de réaliser. »

Quelle est donc cette révolution ? Elle a plusieurs facettes. « On assiste à la fin de l’unité de lieu, de temps et d’action du travail », note Denis Pennel. « Avec les nouvelles technologies, le travail ne se fait plus nécessairement à un endroit précis. On peut travailler de n’importe où. Les horaires aussi sont devenus plus variables. De plus, la porosité entre la vie privée et la vie professionnelle augmente. »

En outre, l’individu se réapproprie son mode de production : l’ordinateur portable. « Certains sont d’ailleurs mieux équipés que leur employeur. Aujourd’hui, les gens n’ont pas besoin de grand-chose pour travailler seuls dans leur coin. »

Autre évolution: la personne, en tant qu’individu, envahit le monde du travail. « Avant, le travailleur s’adaptait au travail, maintenant, les travailleurs veulent que le travail s’adapte à eux : télétravail, rémunération variable,… Les jeunes, notamment, veulent des packages adaptés à leurs besoins. Ils n’ont pas nécessairement besoin de la voiture qu’on leur propose, mais veulent autre chose en échange », note le directeur de la Ciett. « Nous sommes désormais dans une économie où chacun veut des produits – il n’y a, par exemple, pas deux Iphone les mêmes suivant les applications qu’on a téléchargées – et des services individualisés -, chacun veut pouvoir, par exemple, joindre une assistance informatique quand cela l’arrange. On a l’habitude d’avoir le choix. Dans le travail également, nous voulons avoir le choix. Les gens veulent consommer le travail comme ils consomment les biens et services. »

Alors que l’individualisme avait déjà envahi l’art, la politique ou la religion, l’économie y avait résisté, note Denis Pennel. « Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est l’emploi salarié qui prévaut. Ce qui implique la subordination à un chef. Tout le monde – ou presque – veut un contrat à durée indéterminée à temps plein. En échange du renoncement à une certaine liberté individuelle, le travailleur obtient une rémunération et de la stabilité, de la sécurité. Aujourd’hui, il y a toujours cette subordination, mais la stabilité n’existe plus. Le salariat n’a donc plus davantage. On en a atteint le point culminant. D’ailleurs, déjà dans les années 90, on a vu apparaître de nouvelles formes au sein du salariat : CDD, intérim,… Les nouveaux emplois vont, à mon avis, se créer en dehors du salariat. On va vers des prestations de services. »

Et la sécurité, alors ? « Les gens veulent la sécurité, mais ce n’est pas l’entreprise qui va la leur offrir. Les syndicats, par exemple, sont toujours très attachés à l’idée du CDI à plein-temps. C’est bien, mais que se passe-t-il si l’entreprise ferme un an plus tard ? Ils essayent de faire rentrer un ancien principe dans un nouveau système. Le modèle de protection social doit évoluer. Il faut que ces droits soient liés non à l’employeur, mais à l’individu qui peut ainsi les capitaliser », estime Denis Pennel qui donne des exemples. « En France, il existe le DIF : le droit individuel à la formation. Il s’agit d’un compte individuel. C’est le travailleur qui décide lui-même ce qu’il suit comme formation, en cumulant, même s’il change d’employeur, ses droits à la formation. Aux Pays-Bas, le compte épargne salarial permet de comptabiliser une partie de son salaire sur un compte. Le jour où le travailleur part, son compte le suit. Ainsi, la sécurité n’est plus liée à un emploi ou un employeur, mais à l’ensemble du marché du travail. »

La sécurité oui, le lien de subordination, faut voir ...

La sécurité oui, le lien de subordination, faut voir …

Mais comment fidéliser ses collaborateurs, si cette sécurité liée à l’employeur n’existe plus? « Les entreprises doivent leur proposer autre chose. Du sens, surtout. Les gens en recherchent. Dans leur vie privée aussi. Le titre ‘Travailler pour soi’ explique bien cette envie qu’on les gens d’avoir un travail qui correspond à leur personnalité, à ce qu’ils ont envie de faire. »

Ce sont des solutions individuelles qu’il faut imaginer. « En Allemagne, par exemple, les travailleurs ont un compte d’épargne temps : quand ils font des heures supplémentaires, ils peuvent soit être payés, soit les mettre sur un compte pour bénéficier de congés supplémentaires. Le principe de ces comptes adaptés à chaque individu sont des pistes intéressants. » Mais comment individualiser lorsqu’on a 1 000 salariés ? « C’est cela tout le défi. Je crois que le rôle des DRH va devenir plus complexe dans les prochaines années. C’est peut-être pour cela qu’on va assister à une plus grande externalisation de certaines fonctions, comme cela se fait déjà. »

Cette révolution du travail implique une révolution du mode de management. « La relation de subordination est obsolète. Les managers doivent être des leaders qui fédèrent des talents et non plus des compétences. Les travailleurs viennent avec leurs qualités et défauts, ce qui implique plus d’émotion et de sensibilité. Le supérieur devient plus une sorte de coach. Il doit avoir du leadership, de l’expertise et de l’exemplarité. C’est en cumulant ses qualités qu’il sera respecté, et non plus par ce qu’il est le plus ancien. »

Les entreprises doivent évoluer pour faire face à cette révolution. « Soit elles s’adaptent, soit elles meurent. Certaines l’ont déjà bien compris. Mais en général, le problème ne vient pas des entreprises, mais plutôt des partenaires sociaux et de l’Etat. On doit faire face à un conservatisme social. Les pouvoirs politiques sont souvent dans une gestion à court terme« , note Denis Pennel qui estime qu’on « vit moins une crise de l’emploi qu’une révolution du travail. Cela peut paraître choquant quand on voit le nombre de chômeurs, mais ils ne sont que l’arbre qui cache la forêt. Cela ne sert à rien de coller des rustines sur une chambre à air trouée de partout!« .

(1) « Travailler pour soi », Denis Pennel, Editions Seuil, 2013, 227 pages

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